Quand on pense à Amsterdam, on imagine souvent des canaux calmes, des vélos partout, l’odeur des gaufres chaudes… et, immanquablement, les néons rouges du fameux Red Light District. Quartier mythique, fantasmé, parfois mal compris, le « Wallen » fait partie de ces lieux où l’histoire, la morale, le tourisme et la vie quotidienne s’entrecroisent dans un décor de cartes postales… un peu sulfureux.
Mais derrière les vitrines éclairées, il y a bien plus que l’image simpliste d’un « quartier chaud ». Ce bout de ville raconte près de sept siècles d’évolution d’Amsterdam, de ses ports bruyants à la capitale tolérante et touristique qu’on connaît aujourd’hui.
Aux origines : quand la prostitution suivait les marins
Le Red Light District ne s’est pas construit en un été d’enterrements de vie de garçon. Il plonge ses racines au Moyen Âge, à l’époque où Amsterdam n’était qu’un petit port aux portes de la mer du Nord. Là où les navires arrivaient, les commerces suivaient… et les maisons closes aussi.
Dès le XIVe siècle, on trouve des traces de prostitution tolérée dans la zone des canaux autour de l’actuel Oudezijds Achterburgwal. Les marins passaient des semaines en mer, revenaient avec leur solde, et cherchaient à la dépenser vite : tavernes, jeux, alcool, et compagnie féminine. Les autorités de la ville fermaient les yeux tant que tout restait « gérable ».
La logique était simple, presque pragmatique :
- mieux valait concentrer les activités jugées « moralement discutables » dans certaines rues plutôt que de les voir se disperser partout ;
- cela permettait un certain contrôle social (et parfois financier, via des taxes informelles).
Ce mélange de tolérance encadrée, de commerce et de contrôle est au cœur de l’ADN d’Amsterdam. Et le Red Light District en est probablement l’exemple le plus parlant.
Des maisons closes aux vitrines : une transformation progressive
Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les fameuses vitrines ne sont pas une invention récente. Elles apparaissent progressivement au XXe siècle, quand la ville commence à serrer la vis sur les bordels traditionnels.
Les maisons closes, telles qu’on les imagine – grandes bâtisses avec salons, bar, chambres à l’étage – ont longtemps été la norme. Mais au fil du temps, Amsterdam a changé son approche :
- répression partielle des bordels, souvent accusés de favoriser le crime organisé ;
- tolérance progressive des « vitrines », où les travailleuses exercent dans de petits locaux loués, visibles depuis la rue.
La vitrine devient alors une sorte de compromis très « néerlandais » : visible, encadrée, mais limitée à certains îlots de rues. Le commerce du sexe n’est pas officiellement encouragé, mais il est accepté, surveillé et, à partir des années 2000, pleinement légalisé sous certaines conditions.
Cette visibilité assumée choque certains visiteurs, fascine d’autres, mais elle fait partie de la manière dont Amsterdam gère ses zones grises : à visage découvert plutôt que dans l’ombre.
Le cœur du Red Light District : Oudezijds Achterburgwal et ses ruelles
Si vous tracez un cercle autour de la vieille église d’Amsterdam, l’Oude Kerk, vous tombez pile sur le noyau du Red Light District. Ce n’est pas un hasard : les ports, les tavernes et les lieux de plaisirs se développaient historiquement autour des églises et des marchés, là où l’activité économique battait son plein.
Le quartier s’organise autour de quelques axes clés :
- Oudezijds Achterburgwal : le canal emblématique, bordé de vitrines, de cafés bruns typiques et de petits ponts. La nuit, les reflets rouges dans l’eau créent une atmosphère presque cinématographique.
- Oudezijds Voorburgwal : le « pendant » parallèle, mélange de vitrines, d’hôtels, de coffee shops et de restaurants.
- Les ruelles transversales : petites artères pavées où l’on passe, parfois à deux de front seulement, entre vitrines, portes anciennes et façades penchées.
Ce qui surprend souvent les visiteurs, c’est la proximité presque déroutante entre :
- les vitrines et les touristes en goguette ;
- une église du XIIIe siècle ;
- des familles à vélo qui traversent le quartier comme si de rien n’était ;
- des boutiques branchées, des galeries et des cafés cosy où l’on vient travailler sur son laptop.
Le Red Light District, ce n’est pas une « zone » à part. C’est un morceau du centre historique, avec sa vie quotidienne, ses habitants, ses commerces, et au milieu, cette activité très spécifique, devenue presque un symbole malgré elle.
De la tolérance à la légalisation : le tournant des années 2000
En 2000, les Pays-Bas franchissent un cap important : la prostitution est officiellement légalisée et encadrée. Les maisons closes peuvent fonctionner avec une licence, les travailleuses et travailleurs du sexe peuvent être déclarés, payer des impôts, cotiser à la sécurité sociale.
L’idée n’est pas de « promouvoir » le secteur, mais de :
- lutter contre l’exploitation et la traite des êtres humains ;
- sortir de l’hypocrisie de la semi-clandestinité ;
- offrir des conditions de travail plus sûres et une meilleure protection juridique.
Pour le Red Light District, cela signifie un changement de paysage : certains établissements ferment, d’autres se professionnalisent, les autorités locales mènent des contrôles plus réguliers. En parallèle, le quartier attire de plus en plus de touristes, intrigués par cette approche unique.
Mais cette réussite en demi-teinte reste fragile. Des ONG, des associations de quartier, des syndicats de travailleurs du sexe alertent régulièrement sur les dérives possibles : pressions, trafic, conditions de travail inégales selon les vitrines, rôle du numérique (sites d’annonces, rencontres en ligne) qui déplace une partie de l’activité hors du quartier.
Entre carte postale et ras-le-bol local : le poids du tourisme
Si vous avez déjà traversé le Red Light District un vendredi soir d’été, vous avez peut-être eu l’impression de vous trouver autant dans un parc d’attractions que dans un quartier historique. Groupes bruyants, téléphones braqués sur les vitrines (malgré les interdictions et les panneaux partout), guides avec parapluie qui hurlent en plusieurs langues…
La popularité du quartier pose de vrais défis :
- Saturation des rues : les ruelles étroites débordent de monde, au point de devenir pénibles pour les habitants comme pour les travailleuses.
- Perte de respect : certains touristes oublient qu’ils ne sont pas dans un zoo humain, mais face à des personnes au travail.
- Nuisances : alcool, déchets, bruit jusque tard dans la nuit.
La municipalité d’Amsterdam ne reste pas les bras croisés. Depuis plusieurs années, elle multiplie les mesures :
- campagnes contre l’alcoolisation excessive dans le centre ;
- interdiction de certains tours guidés focalisés sur le Red Light District ;
- renforcement des patrouilles municipales ;
- projets de relocalisation partielle des vitrines vers un « centre érotique » en périphérie, pour réduire la pression touristique dans le vieux centre.
Ces projets font débat. Certains y voient une manière d’apporter plus de calme dans le centre et de meilleures conditions de travail. D’autres craignent une invisibilisation progressive et un recul de la sécurité offerte par la visibilité du quartier. Le Red Light District se retrouve au cœur d’un bras de fer entre économie touristique, droits des travailleurs du sexe, et qualité de vie des habitants.
Un quartier qui se raconte aussi par son architecture et sa culture
Au-delà des vitrines, le Red Light District est surtout un magnifique concentré d’Amsterdam historique. Il suffit parfois de lever les yeux au-dessus des néons pour s’en rendre compte :
- L’Oude Kerk : l’église la plus ancienne de la ville, aux vitraux superbes, trône au milieu du quartier. À l’intérieur, des expositions d’art contemporain, des concerts. À l’extérieur, des bancs où les habitants viennent déjeuner le midi, comme dans n’importe quel autre quartier.
- Les maisons à pignons : ces façades étroites, parfois penchées de manière spectaculaire, rappellent le passé marchand de la ville. Certaines datent du XVIIe siècle.
- Les cafés bruns : ces vieux bars aux boiseries sombres et plafonds jaunis par la fumée du temps, où l’on sert bière locale et jenever, la fameuse eau-de-vie de genièvre.
- Les petites cours intérieures (hofjes) : cachées derrière des portes anodines, ce sont des cours tranquilles qui servaient autrefois de refuges ou de logements pour veuves, religieuses ou personnes modestes.
Marcher dans le Red Light District tôt le matin, avant que les groupes de touristes n’affluent, c’est découvrir un autre visage : celui d’un quartier de pierre, de briques et d’eau, où la lumière rasante du soleil fait vibrer les façades. Les vitrines sont encore fermées, les livreurs passent, les habitants vont travailler. Amsterdam, tout simplement.
Comment visiter le Red Light District avec respect
On peut être curieux sans être intrusif. On peut découvrir ce quartier sans le transformer en spectacle gênant. La clé est d’adopter quelques réflexes simples, qui font une grande différence pour celles et ceux qui y vivent et y travaillent.
Voici quelques conseils concrets :
- Pas de photos des personnes en vitrine : c’est une règle fondamentale. Non seulement c’est irrespectueux, mais certains peuvent réagir vivement, et on les comprend.
- Rester discret : pas besoin de commenter à voix haute, de ricaner ou de faire des blagues lourdes. Le quartier n’est pas un décor pour YouTube.
- Limiter le bruit et l’alcool : si tout le monde vient boire « juste un verre de trop », l’ambiance devient vite invivable pour les habitants.
- Choisir le bon moment : en journée ou en début de soirée, l’atmosphère est généralement plus calme. Tard dans la nuit, c’est une autre histoire.
- Soutenir les commerces locaux : prendre un café, manger sur place, visiter une petite galerie, c’est aussi une façon d’équilibrer le rapport entre tourisme de masse et vie de quartier.
Visiter le Red Light District, c’est un peu comme entrer dans le salon de quelqu’un : on observe, on découvre, mais on respecte les règles implicites du lieu. Cela change totalement l’expérience.
Ce que le Red Light District raconte de la société néerlandaise
Au fond, si le quartier fascine autant, c’est parce qu’il est un miroir grossissant de ce que l’on projette sur Amsterdam : une ville « tolérante », « libérée », « ouverte d’esprit ». Ces mots, souvent mis en avant dans les brochures touristiques, méritent pourtant d’être examinés de près.
Le Red Light District rappelle que :
- La tolérance à la néerlandaise n’est pas un laisser-faire, mais un équilibre permanent entre encadrement, compromis, et acceptation pragmatique des réalités sociales.
- Les sujets sensibles – sexualité, drogues, travail du sexe – peuvent être abordés frontalement sans pour autant être banalisés.
- Une ville vivante est aussi une ville en tension, où différentes visions de la morale, du commerce et de l’espace public s’affrontent.
On peut venir à Amsterdam pour les musées, pour les canaux, pour le vélo, et en passant par le Red Light District, on comprend un peu mieux cette façon très particulière qu’a la ville de gérer ses zones d’ombre à la lumière des néons.
Pour préparer votre visite : quelques repères pratiques
Si vous envisagez de découvrir le quartier lors de votre prochain séjour, voici quelques points utiles :
- Accès : le Red Light District se trouve à quelques minutes à pied de la gare centrale (Amsterdam Centraal). Il suffit de traverser le Damrak, de viser l’Oude Kerk, et vous y êtes.
- Meilleure heure pour y aller :
- en journée (10h–17h) pour l’ambiance historique, l’architecture, les canaux et l’église ;
- en début de soirée (19h–22h) pour voir le quartier « s’allumer » sans être dans la cohue excessive de la nuit profonde.
- Sécurité : le quartier est généralement sûr, mais comme partout dans les zones touristiques très fréquentées, gardez un œil sur vos affaires.
- Visites guidées : privilégiez les guides officiels qui connaissent l’histoire du quartier et respectent les personnes qui y travaillent. Méfiez-vous des tours purement sensationnalistes.
- Code vestimentaire : rien de particulier, mais évitez de vous déguiser comme pour un carnaval si vous faites un EVG/EVJF. Les autorités serrent de plus en plus la vis sur ces groupes très bruyants.
En préparant un peu votre visite, le Red Light District n’est plus un simple décor rouge au bout d’un canal, mais un chapitre entier de l’histoire amstellodamoise qui prend vie sous vos pas.
Un quartier entre héritage, débats et changements à venir
Le Red Light District n’est pas figé. À chaque décennie, il change de visage : autrefois bordels poussiéreux de marins, puis vitrines encadrées, puis vitrine mondiale de la tolérance néerlandaise, et aujourd’hui, zone en pleine réflexion sur son propre avenir.
Entre les projets de délocalisation de certaines activités, la pression immobilière, la montée du tourisme de masse et les évolutions numériques qui déplacent une partie du travail du sexe en ligne, le quartier se réinvente, parfois à contrecœur.
Pour le voyageur curieux, c’est une chance : celle de ne pas simplement « cocher » un lieu sur une liste, mais de venir observer un morceau de ville en transformation. En se promenant le long de l’Oudezijds Achterburgwal, en levant les yeux sur les pignons, en écoutant les conversations en néerlandais, en anglais, en espagnol, on sent battre le cœur d’Amsterdam – avec ses contradictions, ses compromis, et cette manière unique d’affronter le réel sans le cacher derrière un rideau.
La prochaine fois que vous longerez un canal illuminé par les reflets rouges, posez-vous la question : que vais-je vraiment voir ici ? Un simple « quartier chaud », ou bien une page vivante de l’histoire d’Amsterdam, écrite à la lumière des néons, mais aussi à l’encre des siècles ?